Silence... une Présence nous attend !

La pratique de l’attention

Thérèse Glardon
 
Notre vie est souvent éclatée, nous ne sommes pas présents à nous-mêmes ni à ce que nous faisons. Nous sommes distraits tout en étant sur-occupés, pas toujours conscients de ce bruit intérieur, de ce flot continuel de pensées, d’impressions, d’imaginations, qui nous coupe de l’ici et maintenant.

Comment, dans ce cas, devenir présent, disponible, ouvert à soi, aux autres et à Dieu?

Prier et agir: temps successifs ?  simultanés ?

Le récit évangélique de Marthe et Marie (Lc 10, 38-41) nous fournit une belle illustration. Marthe affairée court de tous côtés pour recevoir dignement et convenablement Jésus et ses disciples. Marie, apparemment insensible à ce souci, s’est paisiblement assise aux pieds de Jésus pour boire ses paroles.
L’interprétation de ces deux personnages les a souvent opposés, en vantant tantôt l’un, tantôt l’autre: Marie, à l’époque moderne, ou Marthe, à l’époque médiévale (p.ex. chez Maître Eckhart). Or il s’agit plutôt d’intégrer ce qu’elles peuvent représenter: faire place et à l’écoute attentive, priante et contemplative de Marie, et à l’activité nécessaire du service de Marthe, mais sans se laisser obnubiler par mille préoccupations bien intentionnées.

Ainsi, la règle de vie «Prie et travaille» peut suggérer deux temps différents: la prière puis l’action. Dans ma journée, je peux consacrer un temps à lire une parole biblique, puis me tourner vers mes engagements, sans toujours bien me souvenir de ce que j’ai médité auparavant.

Mais au lieu de les vivre successivement, je peux aussi apprendre à vivre ces deux pôles du ora et labora  simultanément, pour que les deux se fécondent mutuellement, sans exclure bien sûr des temps forts de prière.

L’attention

Selon Simone Weil, l’attention est une voie sûre pour accéder à la vérité, car elle nous met en état de disponibilité et de réceptivité, alors que le travail forcené peut nous égarer. «L’attention absolument sans mélange est prière»[1]. Pour y parvenir, «l’effort ici est de n’en faire point, de ne pas être actif. (…) C’est le plus grand de tous les efforts»[2]. Il ne s’agit pas «de conquérir, mais au contraire de contenir assez de vide, assez d’espace pour devenir une terre d’accueil».

Ainsi, en me reliant à l’écoute, l’attention me recentre sur la présence de Dieu, au sein même de mon activité.
Demeurer attentif tout en étant actif est un moyen de gérer le tumulte intérieur qui me déconnecte de la réalité et me disperse dans mon travail.

Etre présent à la Présence: un moyen concret

Le verset d’Esaïe 30, 15 nous fournit une piste:

C’est dans le retour et le repos que vous serez sauvés,
C’est dans le silence et la confiance que vous serez forts.


Ce retour à Dieu peut justement se pratiquer comme un atterrissage à l’intérieur de soi, comme le suggère le terme hébreu traduit par «repos». (En hébreu moderne cette même racine signifie l’atterrissage d’un avion !) Concrètement, on peut le pratiquer en devenant attentif à son corps. Percevoir par la sensation corporelle sa position, son assise, son souffle, relie à l’ici et maintenant, ouvre au silence et à Dieu.

Dans  mon activité, je peux pratiquer ces «retours», soit pour la commencer ou la terminer, soit pour la ponctuer de façon régulière, par exemple toutes les heures ou toutes les 20 minutes, aidé par le tintement de l’horloge ou toute autre sonnerie douce. Je développe ainsi la perception de mon rythme de travail. Et dans un groupe, quelqu’un peut veiller et pratiquer ce «rappel» pour les autres, par exemple à l’aide d’un gong:
- Il résonnera une première fois pour donner l’occasion de laisser aller les préoccupations, les pensées dispersantes, la tension pour atteindre un but,
- Puis une seconde fois quelques instants plus tard pour accueillir ce qui est là dans l’ici et maintenant:  sentir son émotion, son corps, son souffle, permet de se recentrer. Cette simple qualité de présence paisible est source de force, de renouvellement (Es 30, 15).

Remplacer l’effort par la présence est une sorte de prière qui m’ouvre à Dieu, me rend disponible aux autres. Paradoxalement, cela me permet d’être moins perturbé par les dérangements. Devenir conscient de la vie qui m’habite, de ce qui m’entoure, revêt un caractère sacré et divin.

A partir de ces brefs temps d’arrêt, on peut laisser se développer si l’activité le permet – le travail manuel, par exemple – une prière simple, continue, comme la prière de Jésus ou la prière du cœur.

Cette pratique de l’attention à ce que nous faisons dans l’instant présent par la perception corporelle, est proche de la dynamique de la «prière de consentement»[3] ou des méthodes d’oraison silencieuse: dès que l’on s’aperçoit que l’on se perd dans les  «pensées», on revient à la Présence. Certes, la réflexion est précieuse, la distance critique, nécessaire. Mais il en va autrement des évaluations ou commentaires intérieurs incessants, des critiques de soi ou d’autrui: toutes ces inquiétudes et exigences nous aliènent, nous maintiennent dans une tension à la longue destructrice.

Conclusion

L’attention n’est pas un moyen de se contraindre ou de faire des efforts mais de se libérer. Grâce à ce cycle (laisser aller, – puis revenir à soi, au cœur de soi, au Souffle, à Dieu), cette pratique aide à développer une attitude empreinte à la fois de détachement positif et de conscience. Elle permet de vivre de façon plus centrée, en reliant l’extériorité à l’intériorité.

Avec elle, nous réalisons que nous ne sommes pas loin de Dieu, et que le travail n’est pas forcément séparé de la prière. Ce que Dieu nous demande n’est pas un idéal hors d’atteinte, sa parole se fait proche: «Cette parole est tout près de toi, dans ta bouche et dans ton cœur, afin que tu la mettes en pratique» (Dt 30, 14).

Cette manière concrète de se relier à Dieu par l’attention permet:
- de nous enraciner en Lui, en cultivant l’être et le faire,
- d’émettre silencieusement la vie divine, comme une antenne, par des ondes invisibles - mais bienfaisantes !
- ou encore, pour utiliser une autre image, de maintenir ou rétablir consciemment la connexion qui nous donne de transmettre Sa lumière au monde.

 

Notes:
[1] Simone Weil, La Pesanteur et la Grâce, Plon Pocket, Paris, 1988, p. 192.
[2] Martin Steffens, Prier quinze jours avec Simone Weil, Nouvelle Cité, Paris 20009, p.23ss
[3] En anglais: "prière qui recentre", de Thomas Keating

Voir aussi l'article Présent à la Présence, traduction et résumé de David Frenette