Laisser l'intériorité imprégner notre quotidien

Quelques pistes

Thérèse Glardon


L’intériorité: luxe ou minimum vital ?

Dans nos vies remplies à craquer, avec nos agendas surchargés, dans une société qui nous oblige à résoudre les problèmes de façon rapide et efficace, et à toujours plus justifier notre existence par le rendement et la productivité: Comment créer et retrouver un espace d’intériorité, un lieu secret de ressourcement dans ce monde qui nous expulse à la périphérie de nous-mêmes par ses bombardements d’images et de bruits? Où trouver le temps de prier?

«Je n’ai pas une minute à moi, je suis trop fatigué ; quand j’essaie de prier, j’ai trop de distractions…» Voilà ce qu’on entend souvent.

De même que le sarment, s’il ne demeure pas sur la vigne, ne peut de lui-même porter du fruit, ainsi vous non plus si vous ne demeurez pas en moi, dit Jésus (Jn 15, 4). Il s’agit donc bien d’être en Lui pour demeurer fécond, d’être enraciné et de vivre à partir de lui et en lui – l’expression revient 168 fois dans les épîtres pauliniennes. Les Ecritures nous disent qu’il est impossible de vivre sans prier. Notre expérience aussi nous le redit sans cesse.


Difficile de prier !

Il ne s’agit pas seulement de trouver le temps, mais encore la manière de  prier qui convient à notre personne et à notre engagement. Un sentiment de culpabilité n’est pas le bon moteur. Nos bonnes résolutions ? Elles s’épuisent vite. Nous sommes tentés de baisser les bras devant la difficulté, de renoncer à la prière avec le bon prétexte: «Nous ne sommes ni moines ni ermites…» Mais comment alors recevoir la promesse qui nous est faite : Celui qui demeure en moi et en qui je demeure, celui-là portera du fruit en abondance (Jn 15, 5)?

Père, je leur ferai connaître ton nom, ( c-à-d ta personne), pour que l’amour dont tu m’as aimé soit en eux et moi en eux Jn 15, 5). La clé de cette fécondité est cachée à l’intérieur : Veille sur ton cœur, ton intériorité plus que sur tout autre chose, car c’est de là que jaillit la vie (Pr 4, 23).

Comment dès lors se tenir près de la source jaillissante promise en nous (Jn 4, 14) capter son courant, et ne plus vivre de nos efforts propres, vite épuisés, mais de son énergie, donc de la dynamique de l’Esprit-Saint?
En étant tournés vers le Père, à l’image du Christ lui-même (Jn 1, 1).


Les heures favorables

La question du quand et comment prier  a toujours habité le cœur des croyants. Dès les temps bibliques, le Psalmiste révèle son rythme quotidien de prière:

Moi je fais appel à Dieu,
Et le Seigneur me sauvera.
Le soir, le matin, à midi,
Bouleversé, je me plains.
Il a entendu ma voix,
Il m’a libéré, gardé sain et sauf.
(Ps 55, 17-19a).

Selon ce psaume, le priant se tourne vers Dieu aux trois moments-charnières de la journée: soir, matin et midi (dans la Bible, la journée commence le soir). Ces entre-temps permettent de relier notre rythme naturel de vie à la prière.

Trouver notre forme personnelle

1° Ne pas nous forcer à entrer dans un moule qui ne nous conviendrait pas. Ici l’effort volontariste est contre-productif. Ne pas chercher un idéal, il deviendrait vite piégeant et nous abandonnerions bientôt.

2° Chercher notre propre rythme en nous posant les questions:

  • Quand durant ma journée le besoin se fait-il sentir en moi d’un retour à Dieu?  Trouver ainsi une régularité puis l’évaluer par la suite:  ai-je besoin de plus ou  moins de ces temps ? Ecouter non sa raison mais son désir profond.
  • Quand suis-je le plus présent, éveillé, créatif? En tenir compte dans son choix pour mettre à part un ou des moments privilégiés de rendez-vous avec Dieu.
  • Viser à ce qui est reposant, concret, simple, léger. Puis faire des rappels durant la journée, pour revenir à l’intériorité. On peut s’aider du tintement d’un carillon d’horloge à chaque heure ou d’une sonnerie douce.

Profiter des temps d’attente apparemment inutiles ou des déplacements quotidiens pour un retour à soi et à Dieu (ex: porter une lettre à la boîte). Ces instants même brefs peuvent devenir comme des bouffées d’air frais, des espaces qui deviennent indispensables au sein d’une journée bien remplie, des respirations apaisantes qui recentrent.

Rechercher une prière qui soit adaptée à notre temps et à nos forces.

Quel contenu donner à la prière ?

Le livre des Psaumes propose mille façons de prier quand on a l’impression de ne  savoir que dire : plainte, louange – comme dans l’exemple biblique précédemment cité - ou encore appels à l’aide, demandes de tous ordres, expressions de confiance et de reconnaissance. Tous les sentiments vécus trouvent leur place dans la prière.

Nous pouvons cheminer à partir de lectures, chants ou prières récitées à l’expression spontanée de ce qui nous habite:

Comptez sur lui en tous temps, vous le peuple,
Epanchez devant lui votre cœur,
Dieu est pour nous un refuge.
(Ps 62, 9)

Prendre conscience de ce que nous vivons et le relier à Dieu. C’est ce que l’on a appelé la prière affective, qui, selon Thérèse d’Avila, n’est pas autre chose « qu’une amitié intime, un entretien fréquent seul à seul, avec celui dont nous nous savons aimés »[1].

Cet échange, comme entre deux êtres qui s’aiment et  se comprennent même sans paroles, peut devenir présence pure et simple. Passer ainsi de la conversation à la communion, au-delà des réflexions, pensées, émotions… et savourer la présence de Dieu. Ou pour le dire avec les mots du psalmiste :

Pour toi le silence est louange (Ps 65, 2).

Percevoir au dehors et au dedans

«Percevoir ce qui est»: une pratique simple et concrète, accessible et adaptée à notre temps. Non plus penser, réfléchir en vue d’une décision et d’un agir, mais sentirce qui se donne dans l’instant. Prendre conscience de notre corps… sentir notre émotion… regarder simplement autour de nous sans analyser, écouter cette musique de la vie sans la juger ou la disséquer. Aller ainsi de la surface de nous-mêmes  au dedans par la sensation[2] et rejoindre notre intériorité.

L’Ecriture elle-même témoigne de cette approche ; ce qui est dit du Christ peut s’appliquer à la vie :

Ce qui était dès le commencement,
Ce que nous avons entendu,
Ce que nous avons vu de nos yeux,
Ce que nous avons contemplé
Ce que nos mains ont touché du Verbe de vie…
Voilà ce dont nous rendons témoignage.
(1 Jn 1, 1-2)

Or la plupart du temps, nous ne sommes pas présents à la vie qui est là devant nous. Nous sommes ailleurs dans nos pensées. Nous nous projetons sans cesse dans l’avenir ou ressassons le passé. Pourtant devenir attentifs à l’instant, être là sans rien vouloir, voilà qui nous recentre sur l’ici et maintenant et nous ouvre à une autre dimension orientée, non plus sur la productivité, mais sur la présence. Une capacité à l’attention spirituelle se développe ainsi en nous.

La présence de Dieu nous attend

Le simple fait de percevoir au lieu de penser nous apporte une détente et nous rend réceptifs à un Dieu toujours présent qui ne demande qu’à se laisser trouver.

D’ailleurs l’appel qui nous est sans cesse adressé n’est-il pas: «Ecoute, Israël !», c’est-à-dire, «Deviens réceptif !»? Cet appel ne nous invite pas à faire quelque chose, mais plutôt à nous arrêter, donc à laisser aller nos préoccupations de tous ordres, à nous détacher et à devenir conscient de la présence de Dieu. La suite du verset éclaire cet appel : si l’on traduit le Nom imprononçable, le tétragramme YHWH, non plus par SEIGNEUR mais par «Celui-qui-est-là». «Ton Dieu, c’est Celui-qui-est-là-avec toi et il est Un !». Il peut donc nous unifier en lui-même et nous unir à Lui [3]. Il est déjà là, mais souvent c’est nous qui sommes absents. Développer  la conscience de cette Présence permet d’y devenir de plus en plus sensible [4]. Dès qu’on s’aperçoit qu’on la quitte, y revenir sans cesse. Reviens ! : c’est l’appel des prophètes. Le livre des Psaumes  retentit de la même parole: 

Mon être intérieur dit de ta part: Cherchez ma présence !
C’est bien ta présence, Seigneur, que je rechercherai.
(Ps 27, 8)

Dans l’ordinaire de la journée, un simple regard tourné vers le Christ peut suffire à me rappeler sa proximité. Nous entrons alors dans la prière contemplative où il s’agit, non de faire nous-mêmes quelque chose, mais de Le laisser agir, et de consentir à Son action. Telle est bien la sagesse du Psaume 34 :

Qui regarde vers Lui rayonnera de joie,
Sur son visage, plus d’amertume.
(v. 6)

Le temps d’un soupir

Epouser le mouvement de notre respiration est une autre manière de nous recentrer. L’expir nous permet de lâcher les crispations dans le haut du corps, de descendre à l’intérieur de nous-même, de rejoindre le centre du bassin, de nous laisser devenir un avec le fond nourricier qui nous porte[5]. L’inspir si on le laisse venir sans le  fabriquer apporte le renouveau. Cette respiration consciente nous donne de retrouver notre axe intérieur. Aux quatre temps : expir-expir-pause-inspir correspondent quatre verbes qui résument la dynamique de notre souffle et nous ouvrent à sa dimension spirituelle: je me lâche, je me donne, je m’abandonne, je renais. «En somme, toute la vie chrétienne est dans ce cycle respiratoire: faire place au Christ, s’abandonner à lui, s’unir à lui pour ressusciter et vivre en lui»[6].

Réaliser ainsi que nous sommes en Dieu et ainsi à partir de ce fond, de ce noyau essentiel, cette unité retrouvée, par-delà de tout ce qui semble vouloir nous en séparer, voilà qui nous transforme réellement. Cette vie d’union, libérée des pressions,  et nous donne d’exister de façon nouvelle et plus authentique, pour en être les témoins au cœur du monde.

Prière du cœur, prière de Jésus

A partir de la respiration, il est possible de joindre une courte phrase et une invocation répétée calmement, sans hâte, sans effort particulier telle que : Seigneur, viens à mon aide, ô Dieu, à mon secours !  Ou bien le premier verset du Psaume 103 : Mon âme, bénis le Seigneur, Que tout en moi, s’ouvre à Lui ! que l’on lie à l’expir et l’inspir.

On connaît les Récits du Pélerin Russe et la tradition de la prière hésychaste [7]  pour garder la mémoire du Nom de Jésus, la répéter jusqu’à ce qu’elle pénètre le cœur, l’inconscient et qu’elle ne nous quitte plus. Il est possible de relier cette invocation à une action pratique qui ne requiert pas une attention soutenue, ou à un geste répétitif ( faire la vaisselle, éplucher les légumes, etc).

 

L’intériorité: une prière incarnée

Ces pratiques de prière s’ancrent dans notre chair, elles sont issues d’une perception corporelle ou de la respiration et débouchent sur la réalité de l‘Esprit- Saint qui a été répandu dans notre intériorité (Rm 5, 5). Elles permettent de rester centrés sans concentration crispée. Elles nous ouvrent de plus en plus à l’agir de Dieu, au repos en Lui, à la promesse de sa vie donnée pour nous. Je vis mais ce n’est plus moi qui vis, c’est Christ qui vit en moi (Ga 2, 20). « Croire » en hébreu c’est accepter de se laisser porter.

Cette présence qui nous habite imprègne alors de plus en plus notre quotidien, elle nous conduit à une attitude d’ouverture, de non-possessivité et de détachement. Nous nous apercevons qu’une force plus grande que la nôtre dirige et accomplit toutes nos tâches (Es 26, 12).

Ce mystère c’est le Christ en nous, l’espérance de sa gloire (Col 1, 27): puisqu’il habite déjà en nous, nous avons l’assurance que sa présence va peu à peu déployer en nous toutes ses dimensions. La profondeur qui s’ouvre en nous permet de rejoindre les autres à ce même niveau. Notre quotidien en sera progressivement illuminé et rayonnera de cette clarté en dépit de toutes ses nébulosités.



[1] Thérèse d’Avila, Autobiographie, 8, 5

[2]  Voir la Méthode du Docteur Vittoz, Ed. Téqui, Paris, 1993.

[3] Voir ce que dit Mme Guyon à ce sujet dans le Moyen court et autres écrits, Jérôme Millon, Grenoble, 1995, p. 82.

[4] Frère Laurent de la Résurrection, Ecrits et Entretiens sur La pratique de la présence de Dieu .Cerf, Paris, 1991.

[5] K.G. Durckheim,  Hara, centre vital de l’homme, Courrier du Livre, Paris, 1974, p. 123.

[6] J-M. Dumortier, Chemins vers l’oraison profonde, Cerf, Paris, 1986, p. 80.

[7] Un moine de l’Eglise d’Orient, La prière de Jésus, Chevetogne, 1963.