La pratique de la Lectio Divina

Thérèse Glardon


Introduction

La Lectio divina est une lecture méditée et priante de la Parole, issue de la tradition juive (cf. les quatre niveaux d’interprétation de la Torah: Peshat, Remèz, Derash, Sod, ce qui donne l’acrostiche PaRDèS, jardin paradisiaque). Elle a été introduite dans le christianisme oriental par Origène (220) et en Occident par St Ambroise. Les règles monastiques de Pacôme, Augustin, Basile de Césarée et Benoît de Nursie en font l’un des trois piliers de la vie du moine.

Les quatre étapes: lecture, méditation, prière, contemplation, ont été systématisées par Guigues le Chartreux au 12ème siècle. La scala claustralium, «l’échelle du moine» illustre sa maxime «Cherchez dans la lecture, vous trouverez dans la méditation; frappez dans la prière, vous trouverez dans la contemplation» (Lettre sur la Vie Contemplative, SC). Pratiquée jusqu’au 16ème siècle dans l’Eglise, elle ne survivra que dans les monastères et sous une forme différente dans les Eglises de la Réforme.

On la redécouvre avec bonheur depuis quelques décennies, par besoin de compenser une approche unilatéralement liturgique ou cognitive de l’Ecriture, pour plonger aux sources de la foi dans un siècle qui a perdu ses repères de culture judéo-chrétienne et pour recentrer sur l’essentiel notre vie qui se noie souvent dans les activités.


Choix des Textes

Il diffère considérablement selon que la LD se pratique seul-e ou en groupe.

Pour la pratique personnelle: lecture en continu d’un livre de la Bible, choix des lectionnaires… ce qui importe c’est la régularité de la pratique. Ceux qui le peuvent méditeront avec le texte original (ou, bien sûr, avec l’interlinéaire), ce qui leur permettra de goûter à la richesse textuelle, habituellement édulcorée par la traduction.

On peut appliquer la méthode de la LD pour toute autre lecture spirituelle.

Pour les groupes, la Parole est écoutée, donc  une péricope (de 2 à 11 v., en général): récit, parabole, texte imagé conviennent souvent mieux que les textes (épîtres par ex.) à contenu abstrait.

Eviter des passages nécessitant un important cadrage théologique et culturel (comme avec certains textes AT). Pour certains termes piégés - par ex. «justice» ou «jugement», que l’on comprend en général au sens juridique et rétributif, donner un équivalent qui lève tout malentendu,  par ex. «sauver» «faire droit à chacun». Le but n’est pas de faire une explication de texte pendant la LD, mais de choisir un texte suffisamment explicite, sans toutefois tomber dans l’excès inverse d’éviter tout risque de surprendre, de provoquer.

Choisir une traduction facile à écouter (pas de longues phrases à structure compliquée), dans un langage simple, accessible et en prise avec la société d’aujourd’hui. En refaire une si nécessaire d’après l’hébreu ou le grec, pourquoi pas si l’on peut, plutôt que de servir un plat indigeste ou rempli d’arêtes !


Lieu et temps

Pour la Lectio personnelle, comme pour la pratique, on s’en apercevra, c’est la régularité du temps et du lieu qui importe. L’habitude, la discipline personnelle se révèlent hautement efficaces et fécondes. On recommande en général  une heure le matin (ou 2 fois 1/2 h. soit matin et après-midi), on peut commencer par de plus courtes périodes (4 fois x mn).

Le lieu réservé à la Lectio doit favoriser l’attention, donc écarter des sources de distractions (téléphone…), et faciliter le recueillement (beauté, icône, fleurs, bougies, ou coin dans la nature…). La LD peut aussi se faire en marchant, l’exercice sera différent, mais conviendra mieux à certains.
Ces mêmes remarques sont applicables à la Lectio en groupe (beau lieu, chapelle ou coin aménagé dans une église).

Choisir le moment selon les personnes susceptibles de participer. C’est aussi la régularité (rythme mensuel, ou à quinzaine, sur une année d’activités paroissiales ou de groupe) qui va permettre de se familiariser et d’être à l’aise avec la méthode.

Timing: prévoir une heure pour la lectio divina elle-même.

  • installation, entrée dans le recueillement et le silence 10’
  • lectio  10’
  • meditatio 10’
  • oratio 10’
  • contemplatio 10’
  • prise de notes  et sortie en silence 10’
  • puis pause et partage  d’1 h env. pour le groupe

 

Déroulement

Seul-e: Le but est d’éveiller le lieu intérieur du cœur pour qu’il parvienne à savourer, percevoir, prier «spontanément» l’Ecriture (cerveau droit) et non pas de satisfaire une curiosité intellectuelle. L’exégèse, le travail de recherche, peuvent se faire à un autre moment, car c’est un autre type d’exercice (cerveau gauche).
Se donner le temps nécessaire pour s’apaiser, se donner l’espace, respirer (par ex. 10 inspirs-expirs)  pour se rendre disponible, sinon les préoccupations nous tarauderont sans relâche. Ce temps de prise de distance est nécessaire pour éviter, face au texte, de brancher les circuits connus.

Lire le texte et le relire lentement, à voix haute si on le souhaite - s’arrêter dès que le cœur est touché - redire l’expression, la mâcher, la savourer,  chercher plus à goûter qu’à comprendre. Eviter le piège de la LD scholastique qui conduit ici à une disputatio intérieure.

Méditer  en répétant, en faisant silence dans une attention pleine d’amour, en cherchant moins à percer le sens du texte qu’à  le recevoir intuitivement. Phase de digestion après la rumination.

Prier pour répondre à ce qui a été suscité en nous, pour prolonger l’attitude intérieure d’accueil.
Ces phases sont très proches l’une de l’autre et l’on peut les suivre en les laissant se dérouler presque «naturellement», selon l’inspiration. Celle-ci consiste en une conversation intérieure avec Dieu.

Contempler, demeurer dans ce cœur à cœur avec le Christ et la Parole qu’il nous donne. Temps de communion sans mots, qui peut être paisible ou très intense. Dès que les distractions viennent, revenir au texte, reprendre la lecture.

Notes personnelles – constituer un journal avec nos méditations, pour y revenir plus tard et les relire; en contempler l’ensemble clarifie notre cheminement spirituel, le rend concret et précis.

Apprendre à nous laisser faire, à laisser Dieu nous parler, à  laisser sa Parole travailler d’elle-même en nous (Mc 4, 27), à nous laisser prendre par son courant. Il s’agit de rééquilibrer le penchant que nous avons trop souvent à «réfléchir sur», plutôt que de chercher à être rejoint dans nos profondeurs, transformé, à entrer dans le mystère contenu dans cette Parole.
 

En groupe

Entrée en silence et en écoute- On a tendance à écourter cette phase, ou à carrément l’exclure. Or c’est elle qui va permettre l’efficacité de la Lectio surtout si l’on choisit un ancrage corporel.

Epiclèse – Invoquer l’Esprit Saint qui nous rend capable d’écouter et de comprendre le texte (2 Co 3, 14-17).
Lectio – Lire le texte lentement. Donner un espace de silence pour qu’il puisse résonner à l’intérieur des participants. Chacun peut dire un mot, une expression qui l’a rejoint. Dans une atmosphère de recueillement le groupe a un effet de caisse de résonance qui conduit à une plus grande écoute. La participation active maintient l’attention.

Meditatio – relire le texte – silence – on entre plus avant dans une prise de conscience plus globale du texte, qu’on laisse se développer comme une plaque photographique. On peut  dire à haute voix dans le groupe une pensée, une intuition, en veillant à maintenir un temps d’accueil et de silence entre deux.

Oratio – relire le texte – silence – on répond à Dieu dans la prière – oraison «pure et brève» selon la recommandation de St Benoît, que l’on peut  aussi dire à haute voix – mêmes consignes.

Contemplatio – relire le texte. Puis cette dernière partie s’effectue entièrement en. On demeure dans l’écoute, le silence intérieur, la Présence  de Dieu, sous l’influence de la saveur de la Parole reçue, dans la lumière qui s’est donnée à nous. Cette étape est pour nous la plus difficile, mais elle est aussi celle qui est la plus transformatrice car elle est communion directe avec la personne du Christ.

Prise de notes pour ceux qui le désirent – elles pourront servir de base à un temps de partage.

Pause

Partage sur le vécu, les prises de conscience de chacun, puis court cadrage théologique à partir de l’approche objective du texte biblique. On peut terminer par le «collier de perles»: tour de table où chacun-e partage la parole – ou la phrase personnelle - avec laquelle il ou elle repart.

La tradition monastique oriente les trois temps vers le point culminant du dernier, qui est la contemplation et qui, durant des siècles, a disparu au profit d’approches plus «palpables et  contrôlables». Les religions orientales ont permis de redécouvrir qu’il existait aussi  une «méditation occidentale», appelée «contemplation», où la personne d’aujourd’hui peut trouver réponse à sa quête de spiritualité.
 

Variantes dans les façons de procéder

S’il est vrai que la LD de type scholastique est à éviter car elle dégénère en débats et discussions qui n’ont rien à voir avec l’exercice, on observe des façons différentes de procéder.
Selon Enzo Bianchi, «les quatre moments peuvent être synthétisés en deux mouvements fondamentaux: objectif (lectio-meditatio) et subjectif ( oratio-contemplatio). Au cours du premier moment, on laisse parler le texte… avec un effort d’étude visant à une compréhension approfondie; durant le second entre en jeu la subjectivité de l’orant, c-à-d son existence, pensée et portée devant le texte biblique». Et Enzo Bianchi de reconnaître que «l’acte de lecture se révélera particulièrement efficace lorsque le lecteur se sentira «lu» par le texte».

On peut se poser la question si cet accent sur la nécessité de comprendre historiquement le texte avant de le méditer, ne rejoint pas le soupçon jeté dans certaines Eglises sur la capacité de chacun à entrer dans une approche libre et personnelle du texte, comme s’il fallait  être «lettré» en la matière pour interpréter correctement, c-à-d selon la tradition de l’Eglise ou les dernières découvertes théologiques…

D’autre part, pour nous qui  ne vivons pas  en monastère, notre contexte nécessite une pédagogie différente. A notre époque, où la lecture devient pur acte d’information au détriment de l’intériorisation, où notre réflexion de type cartésien nous confine à l’intellect, où les études  se limitent  à former à la critique et au débat d’idées, la méthode de  «l’animation biblique» - œcuménique à la base -  est peut-être plus adéquate: elle propose une approche subjective d’abord, puis objective  ensuite -  ceci d’autant plus que ceux qui ont l’habitude d’étudier et d’analyser l’Ecriture Sainte risquent de court-circuiter le processus d’appropriation personnelle du texte, qui  est le but de la Lectio Divina.

C’est pourquoi, pour des raisons psycho-pédagogiques, je préfère centrer celle-ci sur l’expérience personnelle, en commençant par l’écoute intuitive et priante du texte (approche subjective); puis, après la LD proprement dite, on revient à l’altérité du texte (approche objective, déductive, scientifique: linguistique, historique…). Ainsi, ce temps après la LD où chacun a la possibilité de partager ce qu’il a vécu est idéal pour un bref cadrage théologique. Celui-ci permet de ne pas tomber dans le piège d’une sorte de lecture naïve et littéraliste, et d’éviter une dérive introspective purement psychologique.

Il est nécessaire de distinguer, sans séparer, la LD de l’étude biblique. Le but est de les intégrer à notre vie quotidienne.

Durant ce second temps  (partage après la LD), les participants arrivent avec leurs questions, ils sont donc plus motivés pour l’étude. Ils ont d’abord été éveillés par le texte, alors que la phase objective, si elle est présentée en premier, risque de les confiner dans une «réflexion sur», au lieu de les laisser être interpellés dans leur personne profonde.

La pédagogie des  Exercices  Spirituels de St Ignace privilégie également l’expérience et l’écoute personnelles du retraitant face au texte biblique.

Dans une tradition protestante de sola scriptura et de libre examen, n’est-ce pas un acte de foi  en la Parole que de la laisser «enfanter et bourgeonner, donner semence et nourriture… exécuter la mission que Dieu lui  confie» (Es 55, 10-11)?


Autres utilisations possibles de la Lectio Divina

1. Personnellement: pour sa propre progression spirituelle, à l’aide des notes prises.
2. Dans l’accompagnement spirituel d’une autre personne: comme base pour les entretiens. Ils peuvent alors s’effectuer selon les 4 temps de la LD:

  • écoute du partage
  • silence et méditation
  • réponse au partage
  • communion avec l’autre

3. La préparation d’un message biblique (étude, prédication) peut commencer par une LD avant la recherche exégétique. L’exercice est beaucoup plus passionnant, et si la Parole nous a interpellés  à ce niveau de profondeur, elle aura  plus de chance d’atteindre le cœur de l’auditoire.
4. Pourquoi pas un culte ou une célébration centrés sur une LD, qui se construirait   communautairement, et dont la prédication, «brève et pure», serait la conclusion, sans exclure forcément «l’autre table» sacramentelle?
5. Lors de retraites, avec les jeunes, week-ends  KTLD par ex.: on peut alors pratiquer des séquences de 4 fois 5mn  et utiliser une approche ignatienne utilisant les cinq sens etc…

Finalement nous qui avions perdu notre capacité d’émerveillement devant l’Ecriture, voilà que la Lectio Divina nous la restitue !  C’est une expérience unique de rencontre avec la Parole et avec son Auteur caché. Communautairement, elle constitue une expérience forte  qui  construit  les relations et nourrit profondément les  personnes.

«Il en est du Royaume de Dieu comme d'un homme qui jette la semence en terre: qu'il dorme ou qu'il soit debout, la nuit et le jour, la semence germe et grandit, il ne sait comment. D'elle-même la terre produit d'abord l'herbe, puis l'épi, enfin du blé plein l'épi. Et dès que le blé est mûr, on y met la faucille, car c'est le temps de la moisson» (Mc 4, 26-29).
 
Alors belle et bonne moisson !

17 juin 2008