L'écoute intérieure

d’après Deutéronome 6, 4-5


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« ECOUTE, Israël,                                          Shemà Israel (1)
le Seigneur, notre Dieu,
est le Seigneur UN ».

Deutéronome 6,4


Cette confession de foi de Deutéronome 6,4 est la base de toute prière juive dans le quotidien et l’existence du croyant, de la naissance à la mort. Elle va bien au-delà de la simple récitation d’un catéchisme : l’insertion théologique de ce verset montre que le sens profond d’une telle affirmation est de relier la foi des pères à celle du peuple dans la situation difficile qu’il traverse.
Ces 9  mots en français, en hébreu 6 mots fondateurs de la foi d’Israël,  concernent aussi tout croyant par la profondeur cachée à l’intérieur de cette proclamation.
Pour la laisser résonner  en nous et nous rejoindre dans notre contexte d’aujourd’hui,  suivons-la pas à pas, mot à mot.

Ecoute !

Non pas « écoutez », mais « (toi) écoute ! ».
C’est personnellement que nous sommes invités à revenir à la genèse de notre foi : l’appel qui vise un peuple tout entier est adressé au singulier.

Qu’est-ce que cela implique ?

Si l’on me dit : « écoute !», je vais passer de l’action extéro-centrée à la réceptivité. L’écoute suppose un arrêt, donc une rupture d’avec notre mode de fonctionnement habituel, orienté vers la production, rupture d’avec le flot – ou le flou – de notre mental, pour entrer dans la perception. Shabbat signifie cesser, il s’agit donc de cesser nos activités habituelles, de nous arrêter, de nous poser ; de quitter notre agir, notre souci de bien faire, nos préoccupations, nos pensées… Entrer dans ce shabbat n’est pas si simple, il implique une sorte de mort.

Israël !

Oui, toi, en particulier : à la place d’ « Israël », nous pouvons mettre notre propre prénom. L’écoute n’est pas l’invitation à un vide planant, c’est notre personne qui est appelée à revenir à elle-même, à devenir présente. Le but de toute prière est de pouvoir dire : « Me voici ! ». Or, propulsés à l’extérieur de nous-mêmes par une multitude de choses à prévoir et à accomplir, nous ne sommes plus là en nous-mêmes. « Adam, où es-tu ?» est le premier appel divin à l’humain ! Où sommes-nous ?

« Reviens ! » est l’appel récurrent de Dieu à son peuple : faire demi-tour, aller dans le sens contraire de notre propension habituelle à la dispersion. Jean Tauler, dans l’un de ses sermons (2), cite Saint Anselme : « Arrache-toi à la multiplicité des œuvres extérieures, laisse s’assoupir l’ouragan des pensées intérieures, et assieds-toi, repose-toi… »

Esaïe 30,15 résonnait du même appel : « C’est dans le retour, le repos, que vous serez sauvés. (La racine hébraïque ancienne du mot repos a donné en hébreu moderne  le terme désignant l’atterrissage !). C’est dans le silence et la confiance (la sécurité) que vous serez forts ». Quitter le moi de surface, pour aller dans la profondeur retrouver notre terre qui, à la Parole divine, émerge du chaos.

Atterrir en soi ? Oui, accueillir ce qui est là en moi profondément et dont je suis déconnecté. Certes, l’écoute déclenche parfois un déferlement d’impressions diverses, d’émotions (comme en témoigne en images symboliques l’expérience d’Elie à l’Horeb), -  mais cette tempête, ce bruit, ce tremblement, ce feu, ne font que passer (I Rois 19, 11-12a). Ces manifestations tonitruantes «météorologico-psycho-spirituelles » peuvent être des voix contraignantes du genre: « Tu aurais dû, pas dû… » . Mais elles préludent à la voix de fin silence… et à la Présence (v.12b-13).
Après l’invitation : « Ecoute Israël », il y a une pause majeure dans le texte hébraïque, un « soupir » dans le rythme, comme un vide appelant une plénitude, une attente qui permet  une Présence. On trouve la même dynamique au Psaume 46,11 : « Arrêtez (ou plus précisément lâchez prise) : alors vous pourrez connaître et expérimenter que je suis Dieu. »

Le Seigneur, notre Dieu, est le Seigneur UN

Le Seigneur : c’est la mention du Tétragramme, le Nom divin imprononçable qui désigne « Celui-qui-est-là-avec » son peuple (Ex 3, 15), le Caché, l’Invisible qui se révèle. L’écoute nous remet dans la communion avec Celui qui  le premier a entendu les gémissements de son peuple dans les durs travaux (Ex 3,7). L’écoute débouche sur une Rencontre. L’écoute, qui est apparemment un retrait, est justement ce qui nous réinsère dans la Relation d’Alliance avec « le Seigneur  notre Dieu», et qui nous recentre sur l’Unique : « le Seigneur UN ».

Voilà le but de tout ce cheminement : l’Unité.
Après la dispersion ou l’exil, voilà le retour au Centre, la découverte du lieu unique qui est le nom divin en nous ; l’unité non pas projetée dans un au-delà inaccessible, mais en nous, tout au fond de nous ! Cette Unité attire comme un Aimant. Mme Guyon, dans le Moyen Court, a cette expression parlante : « Le centre qui est Dieu a une vertu attractive très forte ». Il s’agit pour nous de « tirer l’âme au dedans », et de la « tourner vers Dieu ». « Sitôt qu’une chose est tournée du côté de son centre, elle s’y précipite… »(3).


La confession de foi de Dt 6,4 est comme une source qui donne naissance à un cours d’eau :


« Et tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de tout ton être et de toute ta force. »

(Dt 6.5)

Et tu aimeras…

Toute cette suite peut être envisagée non pas comme un ordre, une injonction, mais comme une conséquence, une promesse :  le verbe hébreu, contrairement à « Ecoute » (v.4), n’est pas un impératif, mais un inaccompli, c'est-à-dire un futur.

…de tout ton cœur

L’écoute creuse l’oreille et ouvre le cœur ! C’est le passage à l’intériorité, le fameux cheminement de la tête (la confession de foi) au cœur, qui  selon l’anthropologie hébraïque est le centre profond et caché de l’humain, le lieu-source des pensées, des décisions, et de toute l’orientation de la vie.

…de tout ton être 

Ce dernier terme Nefesh  désigne toute la personne en état de besoin, de manque, donc en état de désir. « Tu l’aimeras avec ou dans tout ton cœur, tout ton être, toute ta force » (4), comme si toute la personne, auparavant éclatée, était maintenant unifiée et comblée par la présence de l’Unique nécessaire à sa vie.

et de toute ta force 

Tu l’aimeras de ton énergie. Voilà le dynamisme intérieur reconstitué. Le terme hébreu laisse entendre la promesse d’un excédent, d’un débordement de force. Celle-ci découle non d’un effort, mais d’une cessation de l’activité mentale polluante : la personne est ainsi mise en état de recevoir le don, l’entrée dans la Terre promise de la grâce.

Telle est bien la théologie sous-jacente du rédacteur deutéronomiste : écouter Dieu rend heureux et donne la Vie (Dt 5, 29. 33). Cette Torah n’est pas une loi au sens juridique, mais l’indication d’un chemin qui conduit à la Vie ; elle est avant tout don de Dieu. L’écoute à laquelle nous sommes appelés est une prise en compte des actes de salut de Dieu dans l’histoire ; elle est tout orientée vers le Dieu qui sauve : « Est-il rien arrivé d’aussi grand ? A-t-on déjà entendu parler d’un dieu qui vient délivrer son peuple à main forte et à bras étendu avec de tels signes et de tels prodiges en sa faveur ? » (Dt 4, 33-34).

L’histoire des interventions de Dieu en faveur de son peuple, dont il est question ici, peut se prolonger dans mon histoire personnelle : le même Dieu peut aussi agir dans ma vie.


« Les paroles  (des commandements)(5) que je te donne aujourd’hui seront sur ton cœur »

 

(Dt 6,6)

« Ecoute, vois le chemin qui s’ouvre pour toi aujourd’hui : te recueillir et accueillir ces paroles intérieures (paroles « sur ton cœur ») que je fais jaillir aujourd’hui (mot capital du Deutéronome !), celles qui se donnent à toi maintenant. Aie confiance : elles y seront et y demeureront. »  D’ailleurs le mot employé pour parole renvoie en hébreu à une parole divine dynamique et créatrice. Comme si ce texte nous disait : « Ton travail sera d’écouter simplement en toi, d’y entendre ce qui monte, de constater par la suite ce qui y demeure et le fruit qui en naîtra. » Et même ce « travail » apparent d’écouter demeure lui aussi une œuvre que Dieu fait pour moi, un don de sa part: « C’est Toi qui creuses pour moi des oreilles » affirme le Psaume 40 (v. 7 ) et cela me permet d’atteindre la Torah  cachée au fond de mes entrailles (v. 9) !


En conclusion, l’invitation première à écouter, contient en elle-même sa réalisation, sa mise en pratique, à l’image de la source et du ruisseau qui s’en écoule naturellement. Or le mot Shemà, écoute en hébreu, signifie aussi obéissance. Celle-ci n’est-elle donc pas avant tout un retrait de l’humain – à l’image du  Tzimtzoum divin cher à la pensée juive – qui nous amène à cesser nos activités bien intentionnées pour nous ouvrir à une activité Autre et entrer dans l’agir de Dieu ?
Risquer le vide du silence, traverser le désert et ses mirages, pour y entendre une Parole qui va m’unifier, m’amener à l’Amour, et ainsi ressusciter mon cœur mort…

C’est en me taisant et en recevant que je deviens paradoxalement témoin : `ed.  Ce terme se donne à lire à partir des dernières lettres des mots encadrant la proclamation du Shemà au verset 4.  Indiqués de façon inhabituelle dans le texte hébraïque traditionnel, ces caractères gras attirent l’attention : Ecoute (deviens réceptif) ! Tu entendras (tu le constateras toi-même), tu en seras témoin encore et toujours (autres lectures de la même racine : `ed).

Autre indice au sein du même courant rédactionnel : ce qui causa le déclin du roi Saül, ce ne fut pas l’échec de son opportunisme politique, c’est de n’avoir pas « écouté la voix du Seigneur ». Au chapitre 15 du premier livre de Samuel relatant le tournant décisif de son règne, ce verbe revient sept fois !
Quant à Salomon, la première chose qu’il demande au départ de sa royauté, avant la richesse, une longue vie ou la réussite, c’est l’intelligence pour gouverner. Il l’exprime justement en disant : « Seigneur, donne-moi un coeur qui écoute !» (1 R 3,9).

Jésus  a fait du Shemà le plus grand commandement, duquel découlent tous les autres. Marc 12, 29-31 pourrait  résumer ainsi  cette déclaration du Christ :« Ecoute, Israël, reviens à l’amour de ton Unique, c’est ce qui te permettra  à ton tour d’aimer ton prochain » .

 

Notes:
(1) Ecoute, Israël en hébreu et nom de cette prière dans la tradition juive
(2) Sermon du 17è dimanche après la Trinité
(3) Madame Guyon, Le Moyen Court et autres écrits spirituels, Jérôme Millon, Grenoble, 1995,
p. 83
(4) Et le texte grec de Marc 12,30 fait apparaître un 4ème mot : « de toute ta pensée » (après la
psychè), pour rendre l’amplitude de sens du mot Levav , « coeur » en hébreu
(5) Le verbe indiqué vient de Tzav : la flèche que l’on tire

Thérèse Glardon