Quand la vie devient braise...
Brûler au feu de la Présence (Exode 3.1-12)

Jean-Claude Schwab

Le récit du Buisson ardent évoque l'étape décisive d'un parcours de vie: celle qui se vit dans la solitude, caché, à l'abri de tout regard d'autrui, et qui portera ses fruits visibles à long terme jusque dans les orientations fondamentales de vie. 
Pour Moïse, cette étape intervient après qu'il ait joui des privilèges de la vie pharaonique, puis tenté sans succès de sauver son peuple opprimé; cet échec l'a conduit à un très long exil forcé, au cœur du désert:

"Moïse faisait paître le troupeau"

Il connaissait sa tâche, il y était habitué depuis longtemps; elle ne lui posait plus de problème insurmontable. Après les hauteurs de son enfance et de sa jeunesse, après les défis et tumultes de ses débuts, il avait trouvé le calme, la sérénité, l'équilibre. Il avait aussi abaissé ses attentes et retrouvé la "normale". Il avait enfin accédé au statut d'un homme ordinaire au travers de sa tâche de berger-conduisant-son-troupeau-vers-sa-nourriture: maintenance, subsistance, protection.
Que reste-t-il de ses anciens idéaux, de ses compétences passées, de son parcours de vie fulgurant, de l'appel intérieur et extérieur en faveur des siens exploités? Sont-ils oubliés, refoulés, posés sur un tablard "en attente" ou encore à l'œuvre en profondeur? Des braises ou des cendres?

"Il mena son troupeau au-delà du désert et parvint à l'Horeb"

Quelque chose semble pourtant le pousser, ou l'attirer "au-delà", sans trop savoir vers quoi; une quête diffuse plus ou moins consciente continue à le mouvoir. Satisfait et apaisé de son état, un reste du feu ancien fume encore en lui, en braises qui vont s'éteindre.
Y a-t-il encore quelque chose à espérer de la vie, une issue au train-train actuel? 
Aller au bout de cette question qui le taraude, c'est comme une traversée du désert qui va le conduire à la question centrale, au Qui-suis-je existentiel, à cette connaissance de lui-même devant Dieu qui en fera un homme nouveau.

"Une flamme de feu lui apparut au milieu d'un buisson d'épines"

Le buisson représente ce qui est inutile, ce qui a échoué, ce qui n'a servi à rien; un rien épineux. Au milieu du buisson, la flamme s'impose à lui, il ne peut pas ne pas la voir. Il pouvait toutefois y être indifférent. Mais sa quête le maintient en état d'éveil qui l'invite à approfondir, à s'approcher, et qui sollicite son investissement. Il ne sait pas encore que c'est l'Ange du Seigneur; mais il reconnaît dans ce buisson qui ne se consume pas un "phénomène extraordinaire" (une "grande vision", un "étrange spectacle", selon les traductions).
 Pour le moment, ce qui l'attire, c'est l'étrangeté, la grandeur, le phénomène; et c'est sa curiosité. Il est tout entier orienté vers l'extériorité des choses, un peu comme pour acquérir de nouvelles connaissances, de nouvelles compétences et techniques, pour en savoir plus. Ainsi il se décide à faire un détour pour voir et savoir pourquoi.
Le Seigneur voit cette démarche, il observe ce détour de Moïse; et il se met en devoir de lui faire changer de registre: passer du niveau des sens physiques, des sensations et des perceptions intellectuelles à celui d'une rencontre personnelle; passer de l'objet au sujet, de l'attention aux choses à l'attention à soi et à l'autre. Ce sera un 2ème passage-clé, après celui de l'éveil de son attention:

"Alors Dieu l'appelle du milieu du buisson: Moïse, Moïse !"

Est-ce un appel extérieur ou intérieur? Sûrement les deux à la fois ! En tout cas, s'il est extérieur, il a des résonances profondes à l'intérieur. Moïse peut bien dire "Me voici" ou "Je suis là", comme par un réflexe conditionné, de l'enfant interpellé qui répond spontanément; mais sa réponse va solliciter par vagues successives le plus profond de son être:
- Comment? Quelqu'un est là dans cette solitude? Quelqu'un qui me connaît?

- Je suis quelqu'un et non quelque chose !

- Je suis quelqu'un pour Quelqu'un ! Pour quelqu'un qui me sollicite !

- C'est moi qui suis au centre de cette situation et non pas le phénomène !

- Je suis attiré au centre, à l'intérieur, non pas pour une introspection, mais en réponse à un appel extérieur
.
- Je suis connu, trouvé, retrouvé par quelqu'un qui attire toute mon attention sur moi… et sur lui.
C'est dans ce buisson de rien du tout que surgit la gloire de Dieu; il transforme ce temps vide en lieu de sa Présence. Au cœur de ce Rien va se révèle un "Je suis avec toi".

Il s'agit maintenant d'établir le terrain de la rencontre et pour cela qu'il change encore de niveau:


"N'approche pas d'ici" - "Enlève tes sandales"

- Renonce à ton projet extérieur d'investigation.
  
- Dépouille-toi de tes protections normales et habituelles, pour te rendre tel que tu es en réalité, tel que je te veux en relation, toi-même et vulnérable. Tes pieds nus, en contact direct avec cette terre sainte de la rencontre, ils te font participer à cette sainteté…
 Rends-toi présent à Celui qui advient maintenant, à Celui qui se rend présent à toi, à ce Présent insaisissable, mais donné, à ce fond de réalité caché dans le réel. 
Autrement dit:
 Ne t'approche pas comme un observateur, mais comme une personne engagée, pieds nus, qui ne maîtrise pas, mais qui se risque. Engage-toi dans la rencontre !

Cette invitation au dépouillement est aussi une permission d'être vrai, tel que je suis devant Dieu, dans l'offrande confiante, dans l'authenticité.
Un dialogue va suivre, un appel, une mission. Cette mission surhumaine de libérer son peuple du joug de l'oppression. Mais le cœur décisif de toute l'affaire se trouve déjà là dans la rencontre, dans la présence mutuelle, dans la proximité - distance de ces deux "Je suis"; entre le "Je suis" divin et le "Qui suis-je" de Moïse:

"Je suis le Dieu de ton père, le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob"

Je suis Celui dont tu es issu, celui que tu as pu ou dû refouler et oublier, celui dont tu as dû te dépouiller des fausses images: je ne t'ai pas quitté, je te suis rendu. 
Les deux "Je suis" peuvent-ils subsister l'un en face de l'autre? Rien n'est moins sûr. Mais le Je suis divin a posé lui-même le Je suis de Moïse devant lui. Il le pose et le lui révèle. Toujours est-il que maintenant Moïse a enfin changé de registre:

"Il se couvre le visage"

Car il sait qu'il se trouve devant le mystère de ses origines, de son être, mystère insondable qu'il ne peut regarder de front ou de face: Impossible d'avoir un regard extérieur, objectivant sur Celui qui est plus proche de lui que lui-même, sur Celui qui est le fondement de son propre Etre. Il ne peut que se laisser envelopper par lui, par celui qui le fonde et l'habite. Il se couvre pour s'interdire de voir "extérieurement" et pour se donner entièrement au regard intérieur (…en attendant d'avoir un visage humain à contempler dans le Christ).
Le Je suis de Moïse est maintenant fondé dans le Je suis divin. Mais il ne sera pas tout de suite établi; son questionnement va se poursuivre jusqu'à la pleine détermination: "Qui suis-je pour aller…?" Toutefois le pas décisif est déjà posé par la rencontre avec Dieu. 
Ce Dieu mystérieux qui se révèle en se cachant, et dont tu goûtes déjà la Présence, tu en réaliseras pleinement la présence, lorsque tu te rendras présent et tu le rendras présent auprès des tiens et de Pharaon.
Cette rencontre au buisson ardent va relier le plus intime, le plus caché et personnel à ce qui est collectif, publique et même politique; elle va relier le mystique et le prophétique. C'est dans le secret de la rencontre intime avec soi-même, avec l'Autre que s'enracine la vraie motivation et que surgissent les initiatives grandes ou petites, qui transforment la réalité.



12 février 2010