Comment ce Dieu qui s'est fait enfant rejoint notre enfant intérieur

Ursula Tissot


L'adulte que nous sommes

«Si vous ne changez et ne devenez pas comme des petits enfants, le royaume des cieux n'est pas pour vous» (Mt 18, 3). Voilà bien une de ces paroles de Jésus dont nous ne savons pas vraiment que faire. Pour un adulte, le temps de l'enfance est terminé. Il passe à autre chose de bien plus sérieux. Il est devenu autonome. Grâce à son raisonnement objectif, il devra, souvent sans états d'âmes, se positionner dans un monde dur et compétitif. Devenir un enfant, même pour entrer dans le royaume des cieux, relèverait de la douce rêverie. Pour l'adulte, le raisonnement a remplacé l'intuition, l'efficacité la contemplation, le calcul la confiance. Les émotions sont suspectes, la vulnérabilité est une faiblesse, le don et l'amour sont de la naïveté, car dans le monde d'adulte d'aujourd'hui la relation humaine a fait place à la communication.


L'enfant en nous

Les qualités niées de l'enfance sont pourtant ce qui permet la créativité, la sensibilité, tout bonnement la vie. Et qu'il le veuille ou non, l'adulte même le plus aguerri et performant garde en lui une partie de son enfant. Il le fait taire quand une petite voix intérieure lui dit qu'il travaille trop et qu'il a besoin de repos. Il se moque quand une envie lui vient de faire une sculpture avec de la neige ou du sable. Il trouve stupide si son intuition lui chuchote de commencer un travail par la fin. Mais il est décontenancé quand tout à coup une immense colère le submerge. C'est que l'enfant en nous ne se laisse pas totalement museler, il se manifeste souvent à notre insu et de manière parfois embarrassante.

Lorsqu'on comprend que se couper de notre enfant intérieur, c'est se couper de la partie vivante, créative, joyeuse de notre vie, on peut faire marche arrière, apprendre à le repérer et lui redonner la parole. «Si vous ne devenez pas comme ces petits enfants...» Cet apprentissage nécessite parfois un peu d'aide, mais il est à la portée de tout le monde et on peut en apprécier des fruits très rapidement.


Jésus et les petits enfants

Si Jésus a une telle estime des petits enfants, au point de nous les donner en exemple, il ne le fait pas en tant que pédagogue ou psychologue, mais bien en tant que maître spirituel, pour le dire ainsi. Ce qui lui importe, c'est notre relation à Dieu. Il le dit explicitement dans un moment de jubilation intérieure, comme s'il avait eu lui-même une révélation: «Père je te loue de ce que tu as caché cela aux sages et aux intelligents et que tu l'as révélé aux tout-petits». (Luc 10, 21) et quel est l'objet de cette révélation? C'est la joie de savoir nos noms inscrits dans les cieux (Luc 10, 20). Autrement dit, la joie de se savoir uns avec Dieu.


La spiritualité des enfants

On découvre actuellement d'une manière toute nouvelle la spiritualité des enfants faite de confiance en l'autre, en l'Autre, sans pouvoir le nommer comme Dieu, puisqu'ils n'en ont pas les mots. Ils ont néanmoins une conscience qu'ils appartiennent à plus qu'eux. Cette spiritualité est besoin absolu de relation, ouverture au mystère, à la contemplation, à l'accueil sans jugement, à la joie d'exister. Elle s'exprime par images, car elle est intuitive. Or ces images non conventionnelles sont un langage qui ne colle pas avec nos schémas et nos connaissances catéchétiques et nous masquent la réalité tout autre des petits enfants.

Si donc le Christ nous dit de devenir comme des tout petits, ce n'est pas tant parce qu'ils sont humbles et soumis, mais parce qu'ils ont cette attitude spirituelle fondamentale que nous avons perdue. Il n'y a guère que les mystiques qui l'ont gardée ou retrouvée, mais la voie mystique nous paraît hors de portée. Le Christ lui, s'adresse à tout un chacun et il le fait avec une telle insistance, que nous aurions tout avantage à chercher à explorer cette voie.


Là où le Christ enfant rejoint notre enfant

Cette voie, le Christ lui-même l'a suivie. En s'incarnant, il ne s'est pas révélé un beau jour comme le maître, ou le Fils de Dieu; il s'est abaissé en passant lui aussi par la naissance et la petite enfance. A méditer sa vie, on s'aperçoit qu'il n'est jamais devenu un adulte fort et autonome. Toute sa vie a été recherche de relation, ouverture aux autres, non jugement et confiance, soumission totale à Dieu qu'il appelait son Père, amour et don en toute circonstance. Cette vulnérabilité l'a conduit sur la croix, et c'est bien cela que nous craignons. Mais c'est là que s'est exprimé son amour qui a bouleversé le monde, puisque la vie et la résurrection ont eu le dernier mot. Chaque année Noël nous le rappelle: le Christ n'a rien d'un personnage fort et puissant. Sa force réside dans sa faiblesse, et c'est elle et elle seule qui peut nous toucher, rejoindre notre vulnérabilité d'enfant et nous guider vers l'amour du Père.

 

Fontaines 1. nov. 2010